Médiation culturelle

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Les Mondes de la Médiation culturelle

 

colloque international éponyme, organisé du 17 au 19 octobre 2013 à la Sorbonne Nouvelle – Paris 3, dans le cadre des 17èmes journées de sociologie de l’art (GDRI OPuS 2 CNRS).

Jeudi 17 Octobre 2013 14H30 – 15H201 « médiations musicales, enjeux esthétiques, politiques et professionnels » avec Cécile Prévost-Thomas, Pierre Barrois, Marie-Hélène Serra, Marianne Suner et Thierry Weber
Médiations musicales : Enjeux esthétiques, politiques et professionnels
Intervention Marianne Suner (chanteuse, chef de chœur et compositrice)

 

I) Médiation musicale

 

comment concevez-vous la médiation musicale ? Quels en sont ses contours ? A quelles activités musicales développées au sein de votre structure peut correspondre cette expression ?
Je me trouve aujourd’hui très heureuse de constater à l’occasion de ce colloque, une large palette de préoccupations communes entre artistes de terrain et penseurs en médiation culturelle.
Mon intervention se positionne sur le registre du témoignage : Au sein d’une association, le vivier, dans une cité des quartiers nord de Marseille, et avec les artistes avec lesquels je travaille, nous utilisons la notion de « passeurs » pour définir notre positionnement face aux enfants et adolescents avec lesquels nous créons : nous nous adressons en tant qu’artistes en processus de création à ces enfants et adolescents qui investissent progressivement à leur tour, par l’expérience et selon leurs propres désirs, la place d’artistes.
Par l’expérience, nous leur offrons l’autorisation à investir cette place d’artiste, de la même manière qu’il nous a fallu obtenir au fil de notre construction d’artiste, l’autorisation de nos « pairs » pour pouvoir nous considérer un jour, à notre tour à cette place de créateur.
Nous venons d’aboutir à la création de « Pas De Quartier ! », conte musical urbain en juin 2013, au festival « musicales actuelles », fruit de trois années de travail et création avec les enfants et adolescents de la cité de La Busserine. Nous sommes partis d’une forme musicale et vocale pour aborder la réalité spécifique des enfants, leur environnement quotidien . Nous avions au départ l’idée de création d’un opéra d’enfants (en lien avec l’expérience que nous avions déjà vécue en 2008 avec « planteurs de perles ») et la forme finale de l’œuvre s’est trouvée transformée par l’écriture du contenu : en effet, le travail d’écriture des enfants nous a mené à la création d’un conte musical imaginé directement à partir du quotidien des enfants, leur quotidien basculant subitement dans l’univers du conte. 

 

II) Médiation et création

 

Comment conjuguer la part artistique (compositeur, chef d’orchestre, instrumentiste) et la part médiation (prise de parole, présentation, ateliers, rencontre, etc.,) dans son activité et/ou dans son dispositif de médiation (immersion et interaction avec un terrain différent : concerts sociaux, quartiers difficiles, individus et groupes non musiciens, etc.)
Nous partons d’un positionnement de départ qui ne nous place pas en position de « sachant », mais d’artistes en création avec des rôles définis pour chacun. Il s’agit d’expériences individuelles mises au service du collectif. Nous nous appuyons également sur l’idée forte selon laquelle chacun naît musicien et que l’on peut développer des outils au cours de son expérience, au service de cette expression. Le mouvement musical El sistema, au Vénézuela, a, depuis 1975, expérimenté ce principe pédagogique et compte aujourd’hui des orchestres symphoniques et chefs d’orchestre reconnus dans le monde entier. Il s’agit de considérer chaque individu comme musicien au présent et non pas en devenir.

 

Quelques situation vécues lors de nos expériences de création :

 

Exercice collectif de déplacement : traversée de l’espace individuelle accompagnée d’une boucle vocale, pas et boucle libres pour chacun : Sannah fait une traversée de l’espace et laisse tout le monde muet et ébahi. Je demande aux autres ce qu’il y avait de remarquable dans la traversée de Sannah et celle-ci pivote sur elle-même d’un demi-tour en déclamant : « l’énergie ! ».
Après une représentation de « planteurs de perles » opéra d’enfants créé en 2008 à la friche de la belle de Mai, un papa d’un enfant de La Busserine vient à la rencontre de l’équipe artistique, nous serrer les mains en nous remerciant chaleureusement « pour la fierté que nous avons su redonner à son enfant ! ».
Au pavillon M, scène de promotion de la capitale culturelle européenne 2013, en centre ville de Marseille, des filles (11 ans) de La Busserine, interpellent le public en leur présentant le spectacle que nous allons créer (« Pas De Quartier ! ») et en leur disant qu’elles espèrent leur procurer autant de frissons qu’elles en ont ressenti elles-mêmes lors de ces trois ans de création.
Nous sommes toujours très soucieux du cadre de présentation du travail : De la même façon qu’un artiste professionnel veille à restituer son travail dans un cadre approprié, nous sommes très vigilants à organiser les représentations globales ou partielles, dans un cadre offrant une mise en valeur du travail, avec la même exigence que nous aurions pour les rendus des professionnels ; en effet, du fait de la méconnaissance bien souvent de la part de travail et d’implication des enfants, on peut facilement se retrouver sollicités pour partager une étape de travail dans des lieux ou conditions mettant les enfants en difficulté, desservant les qualités artistiques du projet.
Notre nouveau projet s’intitule « altersound » : une recherche sur l’alterité à travers le langage du soundpainting (langage à la fois structurant et créatif) avec deux classes primaires et un groupe de pré-adolescents hors-temps scolaire à La Busserine. Un de nos objectifs consiste à ce que les enfants eux-mêmes prennent la direction du groupe de soundpainting à certains moments.
Dans le cadre de la préparation de « Pas De Quartier ! », nous avons mené l’ensemble des enfants participant au projet deux années de suite assister à une représentation de l’opéra-junior de Montpellier. La deuxième représentation a donné lieu à une rencontre entre les enfants chanteurs de la Busserine et ceux de l’opéra junior ; Lors de cet échange, les adolescents de l’opéra-junior se trouvaient assis en avant scène (juste après leur représentation), les enfants de La Busserine assis sur les sièges public. Les enfants marseillais, fiers de leur travail, n’ont pas manqué d’évoquer la création que nous préparions, et naturellement, les montpellierains leur ont demandé de chanter des extraits : les marseillais se sont donc retrouvés sur la scène à chanter plusieurs chants extraits de la création en cours, les chanteurs de l’opéra-junior sur les sièges public. Tout cela s’est fait avec beaucoup de naturel, c’était complètement normal et légitime pour les enfants de Marseille, de se retrouver dans cette configuration.

 

III) La médiation musicale : une nécessité ? 

 

La musique a-t-elle particulièrement besoin de médiation ?

 

La cité de La Busserine est une enclave, une sorte de ghetto. Les seules ouvertures sur l’extérieur se trouvent être la télévision et internet. La musique présente en masse sur ces médias est liée à l’idée du star-système. Vivre une expérience de création collective sur une période longue (3 années scolaires) est  un contre-exemple marquant et structurant pour la vie.
Si je ne crée pas les spectacles vocaux avec les enfants et adolescents de la cité, ils n’ont qu’une infime chance (voire quasi nulle) de partager un jour une pièce du répertoire vocal contemporain sur le chemin de leur vie. J’ai moi-même grandi à Bagnolet (en Seine Saint Denis), où je fréquentais le conservatoire de musique qui jouxtait le local de travail de l’Atem (compagnie de création de Georges Aperghis). Je ne peux imaginer qu’avoir grandi au fil des créations d’Aperghis (qui parfois plantait un chapiteau dans la cité pour partager ses œuvres), n’ait aucun lien avec l’artiste que je suis aujourd’hui, passionnée du répertoire vocal contemporain.
En 2008, après la création de l’opéra « planteurs de perles » à la friche de La Belle de Mai, où une classe primaire de l’école de La Busserine avait travaillé  pendant deux années scolaires successives, j’ai essayé d’intégrer une partie des participants Busserine à l’atelier hors-temps scolaire, l’année suivante à La Friche: il fallait pour cela quitter le quartier de La Busserine, prendre deux bus pour se rendre dans le quartier presque voisin de la belle de mai. Cette difficulté s’est vite révélée insurmontable pour les pré-ados de La Busserine, c’est ce qui nous a amenés à fonder l’association le vivier, au cœur même du quartier de La Busserine. Nous sommes aujourd’hui implantés sur le terrain, en lien avec les familles, les personnes référentes du quartier. C’est ce qui nous permet de maintenir un lien avec les enfants et pré-ados, dès qu’ils sortent du cadre captif de l’école primaire.